Quelque chose d’étrange et de mystérieux
Prudence Audié
2018

Un univers poétique et troublant qui retient notre regard par la subtilité de la composition, par la force plastique de ces images à la beauté picturale. Une femme et un homme, nus, dos au spectateur, s’apprêtent à passer une porte ouverte sur les ténèbres. Leur geste est comme suspendu, leur relation reste pour nous impénétrable, à moins que cette ébauche de récit ne s’évanouisse face à la beauté sculpturale des corps, travaillés par un jeu d’ombre et de lumière, qui importe peut-être davantage que la recherche d’une histoire. Il y a quelque chose d’irréel dans cette photographie, comme la persistance d’un mystère, comme si le monde se faisait symbole d’autre chose. Mais l’énigme peut aussi surgir du familier. Le quotidien nous apparaît alors dans son “inquiétante étrangeté”. Le mur blanc d’un appartement, un miroir moderne. Dans cet intérieur épuré, à l’esthétique actuelle, quelque chose semble perturber le spectateur. Une angoisse qui grandit, le vide, la solitude, l’abandon. Un monde insolite aussi, décalé ; un autoportrait nimbé de lumière, aux couleurs saturées, entre l’inscription dans la réalité du temps présent et l’éternité du symbolique. Extase moderne qui joue aussi avec les codes de la féminité. Il y a peut-être enfin une inquiétude fondamentale. La quête de soi, d’une identité fragmentée dans ses reflets et ses doubles, est aussi une quête de sens, une quête du sens. Ce n’est pas le miroir, mais bien le vide qui est au centre de la composition. Une porte qui mène au néant, qui s’ouvre sur le cauchemar. Perdre ses repères dans un monde où les frontières s’évanouissent et qui interroge les normes de la perception et du jugement avec douceur, une douceur essentielle, douceur du geste, à l’image de la main gantée qui accompagne vers la porte ouverte sur la nuit.
This poetic and disturbing world is captivating with its intricate compositions and powerfully visual, pictorially beautiful images. A naked man and woman, with their backs turned to the viewer, are about to go through a door into the dark. Their movement appears suspended and their relationship a mystery, unless this emerging narrative is lost in the face of the sculptural beauty of the bodies, shaped by an interplay of shadow and light, which is perhaps more important than looking for a story. There is something surreal in this photograph, like a continuing mystery, as if the world were a symbol for something else. Familiarity can also give rise to enigma. Everyday life comes across as “worryingly strange”: the white wall of an apartment; a modern mirror. In this minimalist interior of our time, something seems to disturb the viewer. Growing angst, emptiness, loneliness and neglect is palpable. An unusual and offbeat world. A self-portrait in saturated colour, glowing with light, between the present reality and the eternity of the symbolism. Modern ecstasy toys with femininity. Maybe there is ultimately fundamental concern. The search for oneself, for a fragmented identity in the reflections and doubles, is also a search for meaning, a search for the meaning. Emptiness, not the mirror, is at the heart of the composition. A door that leads to nothingness, that opens out onto a nightmare. Losing your benchmarks in a world where boundaries are disappearing and that gently questions norms in terms of perception and judgment, a vital gentleness, a gentleness in gestures, just like the gloved hand guiding toward the door and the dark.








L’aurore à chaque seconde
Fabien Ribery
L’intervalle, Décembre 2017

Naître maintenant, il suffit de le décider.
Changer d’identité, il suffit de le décider.
Le 26 janvier 2016, alors qu’elle est en Islande, dans le village de Seyðisfjörður situé dans un fjord, Marie Mons, artiste plasticienne invitée, décide de devenir Aurore Colbert, et d’entrer dans une fiction se développant à la lisière du fantastique, ce dont rend compte le livre “I am Aurore Colbert” (ARP2 Editions), journal d’une métamorphose (images/textes).
Les tarots sont tirés, les cheveux abandonnés, la neige tombe.
Le masque protège, et permet aussi toutes sortes de folies.
Il est métaphysique, illusion exposant l’illusion.
Androgyne, étrange, s’avance Aurore Colbert, en fourrure ou cotte de maille, maquillée telle une poupée de cire à étreindre, comme chez Hans Bellmer.
Le projet est de l’ordre d’une tentation mystique : réinventer sa présence par la force de rituels volontiers magiques en un territoire où le soleil s’absente presque totalement près de la moitié de l’année.
Abolir le temps, s’amuser à pervertir son jeu trop prévisible (passé/présent/futur), rebattre les cartes.
Pourquoi créer si ce n’est pour toucher à ces frontières où le divin ressemble à un feu de joie ?
La neige brûle, le ciel crépite d’escarbilles devenues étoiles, on fait une ronde.
Une femme se baigne nue dans la mer glacée. On peut appeler cela une performance, ou tout simplement une intensification d’existence.
Là-bas, les hommes ont les doigts tatoués de signes ésotériques, aimés des fées ou des démons de la nuit.
Là-bas, pour parvenir à photographier quelque chose, il faut le flash, qui est la lumière quotidienne du village des damnés.
Extrait d’une correspondance jointe en fin de volume avec le dénommé Arnaldur : “Souviens-toi, un vrai / bon rituel n’a pas besoin d’être documenté, j’ai déjà eu ce problème plusieurs fois et cela a des causes dans le monde spirituel. Un rituel, c’est l’instant”.
Une médium : “Votre particularité, c’est sans aucun doute la maturité de votre âme, vous n’êtes pas une jeune personne d’une âme qui vient sur terre pour la première fois. Quand vous êtes de ce calibre ; vous avez le pouvoir de décider tant de choses sur votre naissance et ce que vous allez faire. Vous êtes spéciale !”
Toute pierre précieuse, ou simple particule de terre, lancée dans l’univers en modifie profondément l’ordre.
Aucun geste n’échappe à la totalité de ce qui existe.
La créature de chiffon s’est transformée en être de chair, petite punk, anthropophage transgenre.
La réalité est un saumon, la crosse d’un fusil, un champ de stalactites, une perruque.
Vous vous déshabillez, entrez dans une chambre froide, vous êtes à votre tour Aurore Colbert.





Volumétrie du corps et du paysage lumières
Jean-Paul Gavard-Perret
Le littéraire, Juin 2017

Au cœur de l’hiver islandais, Marie Mons aka Aurore Colbert est devenue une nouvelle fois photographe de la nuit et de ses métamorphoses. Visage, corps, lieux deviennent fuligineux : le regard les poursuit. Le deuil se dilue par scintillations. Et la question de la ressemblance embraye sur un au-delà. Se voit ce qui est dû à la transfiguration lumineuse du visage, au territoire qu’il affecte et au jeu qu’il provoque. La littéralité devient abyssale mais aussi avènement.
Là où tout semble coupé du monde se produisent des moments d’arrêts, un plein fragile. Bref, une sorte de présence absolue lorsque le visage semble soumis à un flux d’intensité profonde. Il est à la fois fermé sur lui et s’ouvre. Tout devient sortilège halluciné, inclus et dissous.
L’artiste sait intercepter la lumière à tout ce qu’elle ouvre sans le besoin d’aucune porte. Restent les élans d’air et de lumière. Le visage est travaillé parfois par l’artifice pour multiplier son éclat. Lui font écho des motifs paysagers saisis en une radicalité décisive ou par l’action d’abstraire. Il s’agit de découper pour prendre et prendre pour égarer.
L’Islande reste un mystère. La femme tout autant. Les deux voyagent sous la baguette de la construc­trice de sortilèges.





Se voir dans la glace
Anna Cuxac

Causette #77, Avril 2017

D’après l’un des habitants de Seyðisfjörður croisé sur la route d’Aurore Colbert, “le Nord est un endroit mystique qui offre à ton esprit les portes d’accès à la spiritualité”. Dans ce village imprononçable des fjords islandais, Aurore a débarqué sans prévenir, est restée trois mois d’hiver et a fui à l’anglaise. Un voyage initiatique où le personnage fictif d’Aurore (la photographe Marie Mons, en fait qui se met en scène) se frotte aux rituels chamaniques du retour du jour, après cinq mois de nuit totale. Le choix du prénom est un écho à Nietzsche. Pour atteindre “sa propre aurore” - sa rédemption -, il faut vivre “une longue obscurité”. Avec ses photos enneigées et ses autoportraits contemplatifs et inquiétants, Marie Mons illustre avec talent cette nuit d’introspection.




Carine Dolek
OAI13, Mars 2017

Partir c’est mourir un peu, et Marie Mons l’a pris au pied de la lettre. Et mourir c’est renaître. Pour son séjour à Seyðisfjörður en Islande, la photographe a choisi de se laisser porter par son environnement, de l’absorber et d’en restituer le golem. Elle a investi le territoire, le paysage, le village, les habitants, pour faire émaner une nouvelle identité, Aurore Colbert.
Marie Mons a passé l’hiver à Seyðisfjörður, village islandais réputé mystique, encadré par trois montagnes, et privé de soleil cinq mois durant. Au bord des fjords, entre rituels chamaniques, vie sociale et pulls locaux, elle a créé de toutes pièces, fictives et réelles, un nouvel être nourri du hasard et des signes qu’elle a bien voulu interpréter : Aurore Colbert, vrai faux monodrame dont les habitants du village sont devenus les acteurs.





Philippe Bouillon
Commissaire d’exposition du Parcours -40, Pôle Muséal de Mons, Belgique, 2017

L’artiste Marie Mons (ça ne s’invente pas) nous vient de Paris. Son exposition au Magasin de papier lors de notre parcours en 2015 fut très remarquée. Marie est principalement photographe et son propre corps ainsi que sa propre entité sont les acteurs de ses oeuvres. Elle a le chic de pouvoir nous parler de choses graves et sombres pour ensuite être dans une dérision et un univers coloré proche des années 50, tel les magazines de mode ou les livres de cuisine ou d’ameublement… Elle nous questionne ainsi sur notre rapport au territoire aux énergies ancestrales. Marie Mons est une sorte de chaman des temps modernes qui peut prendre l’aspect d’une autre personne qu’elle même, voir ressembler à de la terre, à un caillou, à une bête, à de la glace ou bien du vent…




Les mystères de l'identité
Jean-Paul Gavard-Perret
NiepceBook #3, Octobre 2016

Marie Mons pousse toujours plus loin sa démarche artistique, dépasse ses propres peurs en les affrontant, en continuant à façonner le personnage que l’on rencontre dans ses photographies-performances. La beauté en est le centre, mais de manière décalée : à savoir sans répondre aux stéréotypes [...]. À travers des figures rémanentes, l’artiste pousse vers une rupture capable de créer des vertiges dans un jeu infini d’inducteurs visuels décalés. ils mettent le spectateur en équilibre instable. Tout devient chausse-trappes. En surgit en fourmillement d’images intérieures. Elles viennent sabrer l’illusion réaliste dans des mises en scène souvent nues, sobres, minimalistes. Elles peuvent au besoin cultiver un certain malaise voire un malaise certain. Pour une raison majeure : ce ne sont pas des mirages. Créant un lien avec l’intime et la différence, elle œuvre sur une silhouette parfois androgyne parfois ultra-féminine sans rien abandonner au hasard. Comme elle l’écrit, “ il s’agit de travailler cette dualité en allant puiser au fond de soi ’’. Le tout entre chute et remontée, un ange ou un démon comme tous les personnages que Marie Mons interprète en toute sincérité. Par sa capacité à déranger et son honnêteté, par sa volonté de défendre le droit à la différence et celui d’être une femme libre, l’artiste creuse les identités selon des prises visionnaires. Ici la plus simple image n’est jamais une “ image ’’ simple. Les “ dépersonnalisations ’’ permettent des réappropriations selon une grande énergie et une tension en retenue. Émerge alors l’impulsion d’un refus qui est la prémisse à partir de laquelle l’œuvre se déroule et laisse dans un doute abyssal. Pour éloigner on voudrait sans doute faire la connaissance des êtres “ joués ’’ par le créatrice. Mais elle refuse tout partage complice. Cela reviendrait en effet à dénaturer le sens même d’un travail où l’ambiguïté et l’ambivalence prennent une dimension dynamique d’une rare puissance au sein même de la discrétion et la pudeur.
Marie Mons always takes her artistic approach further, ignoring her own fears by facing them, shaping the characters that we meet in her photos/performances. Beauty is at the heart of her work, but in an offbeat way, avoiding typical stereotypes. Through persistent figures, the artist offers something that is at odds, capable of producing a dizzying effect in an infinite game of quirky visual inducers, causing viewers to feel off-kilter. Everything becomes a series of traps from which a swarm of internal images emerges. These images often cut short the realistic illusion of a naked subject within a minimalist atmosphere. They can, if required, cultivate a particular malaise or even a certain malaise, for a key reason: they are not mirages.
Creating a link between the intimate and the different, she strives for a silhouette which is sometimes ultra-feminine and sometimes androgynous without leaving anything to chance. As she says: “ Introspection allows me to work with this duality ’’. Between fall and ascent, an angel or a devil are characters that Marie Mons interprets with full sincerity. Through her ability to disturb and her honesty, her will to defend the right to differ and to be a free woman, the artist fashions identities by virtue of visionary shots. Here the simplest image is never a simple “ image ”. “ Depersonalisation ” enables appropriations that are full of energy and display restraint. Hence the impulse of a refusal emerges which is the premise from which the work takes place and casts abyssal doubt. To refute that impulse we would like to become acquainted with the characters embodied by the creator but she refuses to reveal them. That would indeed alter the meaning of a work in which ambiguity and ambivalence take their dynamic dimension and power with both discretion and modesty.




Works

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